Musées et tourisme de masse

Se rendre dans un  » grand » musée aujourd’hui pour visiter une exposition tient du parcours du combattant. Si vous décidez malgré tout de visiter la dernière expo dont on cause plutôt que de vous rendre dans un musée moins connu et pourtant tout aussi excellent (comme le sont de nombreux musées en régions, je pense notamment au Musée de Grenoble qui m’a laissé un souvenir ébloui…), voici ce qui vous attend.

Je suis ceux que je suis…

moutonVous devrez faire la queue pendant des heures devant l’entrée, et tant pis s’il pleut et s’il fait froid. A Paris, inutile de vous lever tôt pour éviter la foule : la majorité des musées ouvrent à 11 heures. Les touristes de puis l’aube pour rentabiliser leur séjour ont donc tout le temps de s’amasser devant les portes closes.

A l’intérieur, complètement frigorifié ou en nage, selon la saison, n’espérez pas que l’on vous propose un thé, une boissons fraîche ou même un siège; non, c’est l’heure de passer à la caisse. Vous paierez donc une somme conséquente (souvent plus de 10 euros) et circulerez au milieu d’une foule dense dans les salles, sans pouvoir vous arrêter devant les œuvres, ne serait-ce que pour lire les cartels ou examiner un détail, car vous serez pris dans le flux des visiteurs. Parfois, il y a tant de monde devant vous que vous ne savez même pas ce que vous êtes censé admirer, surtout si l’œuvre est de petite taille. Vous avancerez ainsi jusqu’à la sortie, pardon, jusqu’à la boutique, qui renferme bien souvent beaucoup plus d’objets à vendre que l’exposition ne compte d’œuvres. Il est d’ailleurs inexact de parler de « la » boutique, puisque ces dernières sont désormais disséminées tout au long du parcours de visite, aux endroits stratégiques ( on trouve par exemple au Louvre une boutique entre La Joconde et Le radeau de la Méduse), au cas où vous auriez oublié ce que l’on attend de vous.

Vous sortirez, un peu étourdi, avec un gros catalogue dans un sac plastique transparent pour que personne n’ignore d’où vous venez, ou quelques magnets que vous placerez sur le frigo de la cuisine. Avec un peu de chance, si vous avez eu la patience d’attendre que la foule s’éclaircisse et si l’on ne vous a pas tancé vertement en vous voyant sortir votre smartphone, vous aurez pris quelques photos, mal éclairées et souvent floues, comme autant de preuves du fait que oui, vous avez réussi l’épreuve.

Cette expérience n’est pas culturelle; elle relève du tourisme de masse, qui a intégré les principaux espaces culturels de la planète dans ses circuits. Que vous visitiez Angkor, Le Louvre, Le Prado, l’Empire State Building ou Eurodisney, vous vivrez une expérience similaire, dégradant fortement votre relation avec l’objet-même de votre visite.

La diversification des offres, clé de la croissance touristique

Parce que le secteur du tourisme est l’un des plus dynamiques et que sa croissance dépend exclusivement de la capacité de ses acteurs à satisfaire les envies (plus que les besoins) des usagers, il est à observer de près : ses stratégies commerciales ont bien souvent plusieurs coups d’avance sur celles d’autres secteurs. Et si le tourisme de masse a encore de beaux jours devant lui dans la mesure où il est prévu que le nombre de touristes double d’ici à 2030, il y a beau temps que l’industrie touristique à su diversifier ses approches et adopter des stratégies de niches, pour continuer d’intéresser ceux qui sont fatigués ( ou n’ont jamais apprécié) d’être considérés comme des moutons.

Les séjours individuels ou en petits groupes, les formules souples qui vous laissent libre de choisir ce que vous allez visiter, quand, avec qui et pendant combien de temps, ne sont pas réservées aux seuls individus fortunés. Si un circuit de 20 jours en Alaska en hydravion et avec un guide privé coûte probablement l’équivalent du revenu annuel d’un occidental correctement payé, 10 jours en vélo et en chambre d’hôte pour découvrir les richesses inouïes d’une région pas trop loin de chez vous sont beaucoup plus accessibles. Une demi-journée passée avec un historien ou un architecte dans une abbaye ou un équipement industriel désaffecté de votre ville, aussi.

L’industrie touristique a su non seulement diversifier ses offres, mais a également su valoriser des lieux et activités autrefois négligés. Les musées devraient s’inspirer de cette démarche et ne pas miser l’essentiel de leur popularité sur les expositions fortement médiatisées qui génèrent l’essentiel de leurs revenus propres -mais leur coûtent aussi des sommes pharamineuses, d’autant plus que les mécènes réduisent significativement leurs contributions.

Certes, il existe bien quelques timides tentatives de diversification de l’expérience de la visite on situ. Mais pour y accéder, vous devez généralement être inscrit au club des amis de machin chouette ou réserver votre place longtemps à l’avance. Pourquoi pas, me direz-vous; sauf que je planifie rarement ma visite dans un musée. Je profite d’être dans un lieu donné pour en découvrir les richesses. Je suis ainsi passée 3 fois devant le Grand Palais à Paris ces derniers mois, sans me résoudre à faire deux heures de queue et à fiche mon après midi en l’air. Tant pis pour Hokusai et Niki de Saint Phalle. Touriste consciencieuse, j’avais pourtant acheté des billets à l’avance pour visiter une expo au musée du Jeu de Paume. L’heure de mon rendez-vous ayant changé, j’ai dû décaler ma visite d’un jour. J’ai payé deux fois. Alors que sur les centrales de réservation d’hôtel en ligne, j’ai le choix entre une réservation à prix plancher mais non échangeable non remboursable, et une autre 10 % plus chère, que je peux modifier. J’aimerais trouver ce genre d’option pour les tickets d’entrée aux expos.

Le numérique, ou les collections sans le bâtiment – ni la foule

Le tourisme a été l’un des premiers secteurs d’activités à tirer profit du numérique pour diversifier ses offres d’une part, se rapprocher des usagers d’autre part. Les acteurs économiques du tourisme et les voyageurs eux-mêmes exploitent magnifiquement l’espace d’Internet et ses outils de communication. Que l’on souhaite confier ses vacances à un prestataire spécialisé, s’organiser seul ou créer un voyage de groupe, partir 6 mois ou une demi-journée, Internet s’avèrera indispensable, depuis la prise d’information jusqu’à la finalisation de l’achat des différentes briques du séjour.

met-ipadLe tourisme s’appuis sur le numérique pour se développer. Le numérique étend l’expérience des loisirs et du voyage au-delà de ses frontières temporelles, spatiales et sociales. Les établissements patrimoniaux ont tout intérêt à suivre cet exemple, une fois de plus : à donner « plus » à leurs consommateurs, à leur permettre d’accéder à leurs collections sans se déplacer. A aller au-delà de l’expo fortement médiatisée, pour découvrir les trésors cachés dans les salles moins fréquentées ou les réserves.  Dans cette perspective, je ne me lasse pas des formidables parcours proposés par le Metropolitan Museum of Art de New York, qui valorisent les collections et les personnes qui s’en occupent. L’application pour tablette nommée « 82nd and Fifth », disponible gratuitement en 11 langues, est à ce niveau exemplaire : plus d’une centaine de conservateurs et autres professionnels de l’art y présentent leurs objets préférés tirés des collections du MET.

Dans une perspective différente, les MOOC artistiques constituent également une excellente manière de valoriser le patrimoine des établissements culturels et de répondre au désir d’expansion des connaissances en histoire de l’art de tous les visiteurs de musées. Le MOOC Impressionnisme fut un vrai succès et sera suivi en 2015 d’autres cours massifs touchant à la peinture, à l’architecture, à l’histoire… La plateforme edX propose cette année un cours (en anglais) de découverte de la peinture européenne entre 1400 et 1800, proposé par une université espagnole avec un large recours aux collections du musée du Prado. Et sur Coursera, on trouve un cours sur Andy Warhol, réalisé en collaboration avec la Tate Gallery.

***

Sur la folie des chiffres de fréquentation dans les musées parisiens, voyez ce podcast (transcription écrite) de France Culture : http://www.franceculture.fr/emission-revue-de-presse-culturelle-d-antoine-guillot-qui-a-la-plus-grosse-frequentation-2014-01-29

 

A propos Christine Vaufrey

Directrice de MOOC et Cie : http://mooc-et-cie.com/. Je veille, surveille et expérimente toutes les formes d'apprentissage en ligne.
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