Le goût des autres, vers l’éducation pour tous

15040611452_8560c4eff6_zHier, en dépouillant les lettres d’info et autres résumés qui arrivent quotidiennement dans ma boîte à lettres, je suis tombée sur un article qui m’a fait vivre un de ces fameux « moment aha » dont parle Tony Bates. Vous savez, un de ces moments pendant lesquels les pièces du puzzle que vous retournez depuis des mois se mettent en place; lorsque l’expression juste vient se poser sur les observations et réflexions que vous avez engrangées sans pouvoir jusqu’alors les énoncer clairement, et qui libèrent ainsi leur potentiel de récit et donc, de mémorisation et de transmission.

Ce moment aha m’a donc été offert par un article intitule « The steel man of #GamerGate« , publié par Robin Sloan sur medium.com le 5 septembre dernier.

L’auteur y fait également part d’un « moment aha », celui qui lui a fait réaliser ce qu’était un véritable débat constructif, à opposer aux pseudo-confrontations pendant lesquelles chacun des débatteurs n’attend que le moment de prendre la parole sans considérer ni même écouter ce que dit la partie adverse.

La prise de conscience de Sloan est née de l’examen attentif d’une conversation tenue sur Twitter, bien différente de la succession de fragments hors sol qui s’y succèdent d’ordinaire. Et c’est sans doute pour cela que l’article m’a autant frappée.

Où l’on reparle de l’entre-soi

Depuis plusieurs années en effet j’essaie de me débrouiller avec une constat encombrant, qui me concerne tout autant que nombre de personnes qui s’expriment en ligne, y compris sur des sujets liés à l’éducation et la formation :

Nous ne nous adressons qu’à ceux qui partagent nos points de vue et opinions. Nous tournons en circuit fermé. Dans notre bulle, notre silo. Nous exprimer devant nos pairs nous rassure et nous conforte dans nos opinions, mais ne peut en aucun cas provoquer un quelconque changement. Parce que ceux avec lesquels nous discutons n’ont pas besoin de changer, ils sont déjà du « bon côté » , le nôtre.

Quand d’aventure nous nous risquons à plonger un orteil dans la mer glacée de ceux qui ne pensent pas comme nous ou, pire, se moquent complètement de ce qui nous passionne, nous risquons l’hydrocution tant le choc est rude.

Le plus préoccupant, c’est que cette façon de faire, la propension à crier haut et fort des convictions souvent réduites à des formules semble être devenue la seule technique légitime lorsqu’il s’agit de technologies numériques : on parle alors d’évangélisation, mot qui est peut être acceptable dans la société nord-américaine imprégnée de religion mais qui, vu d’Europe, m’effraie pour ce qu’il porte de mission, de révélation et d’irrationnel.

Notre cause, celle de la société numérique et, en particulier, ses incidences sur l’apprentissage et la formation, est- elle donc intellectuellement si fragile qu’il faille l’imposer à grands coups d’assertions catégoriques et d’ignorance de ceux qui n’y adhèrent pas ? Pourquoi nous sommes-nous soumis à cette mascarade du pseudo débat, si en vogue dans la sphère publique de nos jours, y compris et d’abord dans l’espace politique ? En tant qu’ éducateurs et penseurs de l’apprentissage, n’avons-nous pas d’autres outils à notre disposition ?

La réhabilitation du véritable débat contradictoire

Dans son article, Sloan expose très simplement la technique du véritable débat contradictoire :

***

There are two debaters, Alice and Bob. Alice takes the podium, makes her argument. Then Bob takes her place, but before he can present his counter-argument, he must summarize Alice’s argument to her satisfaction — a demonstration of respect and good faith. Only when Alice agrees that Bob has got it right is he permitted to proceed with his own argument — and then, when he’s finished, Alice must summarize it to his satisfaction.

Il y a deux débatteurs, Alice et Bob. Alice prend place sur le podium, énonce son argument. Bob prend alors sa place, mais avant qu’il puisse présenter son contre-argument, il doit résumer celui d’Alice de manière satisfaisante pour elle – une démonstration de respect et de bonne foi. Et c’est seulement après qu’Alice ait estimé que Bob l’a fait correctement qu’il a le droit de présenter son propre argument – et lorsqu’il a terminé, Alice doit le résumer de manière satisfaisante pour lui.

***

La reformulation de l’argument de l’autre, sous une forme qui le satisfasse : voilà la clé. Ce qui demande sans aucun doute à la fois un important effort intellectuel et, encore plus difficile, une forte dose de lâcher prise : plutôt que de camper sur mes positions en me bouchant les oreilles, j’accepte d’énoncer, avec mes propres mots et donc, une bonne part de moi, des arguments avec lesquels je ne suis pas en accord. Ensuite seulement, j’enonce les miens. Et mon interlocuteur se plie à la même discipline.

Le résultat de cet exercice difficile ? Beaucoup moins de cris, de théâtre, de mascarade. Des positions plus proches. De l’estime mutuelle et l’espoir de dégager une base minimale d’accord sur laquelle il sera possible de construire, ensemble.

Investir les espaces protégés de discussion

Évidemment, cette pratique n’est pas sans exigences : de la bonne volonté, l’assurance de pouvoir échanger sur un temps suffisamment long, dans un espace protégé des agressions extérieures. Ces espaces existent sur la toile. On peut utiliser les réseaux sociaux de cette manière, à condition de ne pas se replier sous la coque protectrice que forment nos semblable, mais plutôt de chercher à rencontrer des contradicteurs. C’est d’ailleurs sur Twitter que Sloan avait trouvé la conversation de haut niveau qui lui a inspiré son article.

Plus encore que les réseaux sociaux, les espaces de discussion protégés / modérés et néanmoins ouverts à tous ceux qui font preuve de bonne volonté ( sans pour cela partager la même opinion, bien sûr) sont adaptés à ces débats de qualité. Je pense là aux forums des MOOCs, censés être « ouverts à tous » ( c’est inscrit dans leurs gènes !) mais hélas trop souvent réservés à ceux qui disposent d’un bagage culturel et intellectuel commun, comme une nouvelle manifestation de l’entre-soi qui triomphe en ligne.

Des MOOCs enfin pour tous ?

Je regrettais dans un billet récent que nombre de MOOCs soient proposés à ceux qui nous ressemblent, qu’ils renforcent la ségrégation dont le système éducatif français s’est fait le spécialiste. C’est probablement que nous sommes encore très débutants en matière d’élaboration de cours massifs ouverts à tous. Mais ne nous trompons pas sur l’expertise qu’il convient d’acquérir : l’enjeu essentiel n’est pas de connaître les 5 étapes pour construire son MOOC ou les 7 points clés de la réussite d’une formation en ligne. C’est de s’adresser à ceux qui ne partagent ni nos opinions, ni notre background culturel, ni nos modes d’expression. Et avec lesquels nous avons pourtant tant à échanger et à construire, sur la base d’une estime mutuelle.

Le chemin sera long, extrêmement long, tant nous aimons nous écouter parler et utiliser l’espace public comme un miroir. Comme le système éducatif tout entier, nous sommes piégés dans des pratiques tautologiques qui renforcent et durcissent ce que nous possédons déjà, alors qu’il nous faudrait gagner en souplesse, ouverture et goût du risque.

Il est grand temps de sortir de la boîte …

Illustration : dessinauteur, Flickr, licence CC by-nc-sa

A propos Christine Vaufrey

Directrice de MOOC et Cie : http://mooc-et-cie.com/. Je veille, surveille et expérimente toutes les formes d'apprentissage en ligne.
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2 commentaires pour Le goût des autres, vers l’éducation pour tous

  1. Christine,
    merci !
    Merci parce que vous dites dans des mots on ne peut plus clairs, ce à quoi je me suis senti rendu ces derniers temps.
    Si vous n’aviez pas écrit ce billet je pense qu’il aurait fallu le faire naitre de quelque manière il soit.
    Michel

  2. Ping : Mosaïque, 2 : Et si on arrêtait de se prendre pour le centre du monde ? | Jamais sans mon laptop

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