Traces numériques, signes de présence

traces

Article publié dans Thot Cursus le 5 mars 2014.

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Quand j’entends « trace », je pense saleté – indice – négligence. Une trace de sang, une trace de pas, une trace de buée sur le miroir de la salle de bain. Un coupable laisse des traces et se fait prendre. Mes « traces en ligne » me ramènent à mon « identité numérique », trop proche d’une « identité judiciaire ». M’inciter à maîtriser mes traces, c’est dans ce contexte m’encourager à cacher quelque chose. Ce que je suis, au profit de l’image que je devrais donner. Une image entièrement tournée vers le positif, le dynamique, l’être idéal. Nous en sommes tous là. Toute une cohorte d’effaceurs et de maquilleurs se lève pour nous aider à nous transformer en marques, en produits, en poupées Barbie et Ken.

Collecter les traces pour prédire les comportements

Je ne suis pas naïve : la maîtrise de mon « identité numérique » ne vise pas seulement à me transformer en marque. Elle est nécessaire pour ne pas encourager les entreprises qui cherchent à me « calculer », me prédire, anticiper sur mes souhaits et mes désirs et donc, me fourguer leur dernier truc et inventer de nouveaux produits. J’ai amèrement regretté, voici quelques temps, d’avoir partagé sur Facebook une publicité vantant une société qui organise des anniversaires pour les chiens et les chats : pendant les trois semaines suivantes, j’ai eu droit à cette pub sur toutes les pages que je visitais. Monsieur chien-chien avait eu accès aux « traces » de ma navigation et avait subrepticement installé un cookie sur mon poste. Les publicitaires n’ont pas d’humour. Normal, ce sont des robots.

Néanmoins, qu’il s’agisse de me protéger d’initiatives commerciales envahissantes ou de me transformer moi-même en produit lisse, inodore et sans saveur, je ne m’habitue pas à ce vocabulaire d’investigation policière. Alors, plus que d’identité numérique, je préfère parler de présence, reprenant avec plaisir le terme soufflé par Louise Merzeau.

La présence numérique

Louise Merzeau travaille depuis longtemps sur la mémoire et la présence numérique. Invitée à développer ces notions lors du MOOC ITyPA 2, elle avait longuement expliqué que la présence numérique se construit dans le temps. Le temps que nous prenons pour habiter l’espace numérique, comme on habite son quartier ou son immeuble. Le temps de trouver ses marques, de nouer des relations, d’aménager les lieux que l’on fréquente pour qu’ils nous ressemblent. Cette notion de présence, constitutive du sujet, est à des années lumières de l’identité numérique :

« Un sujet c’est du temps, de l’expérience, des réseaux que l’on construit (et donc, du temps qui se sédimente). Ce sont des relations, pour certains des productions. Et ce n’est pas que de l’euphorie. Un sujet, c’est des doutes, des hésitations, des lenteurs, des retours en arrière. C’est de l’invention, de la fiction, du mensonge, c’est tout ça !« 

Et « tout ça » a pleinement droit de cité dans l’espace numérique. Parce que cet espace, c’est celui de notre vie, la vraie, la seule que nous ayons. Nous vivons notre vie dans des espaces différents : chez nous, au travail, à la plage, au cinéma. Et tous ces espaces trouvent, si nous le souhaitons, leur prolongement en ligne. Ce que nous faisons dans l’espace numérique est tout aussi « réel » que ce que nous faisons dans l’espace physique. Notre vie y a la même épaisseur, nous y sommes aussi responsables et aussi frivoles, nous y sommes justes nous-mêmes.

La vie étoilée

Nos traces y sont ineffaçables. À nous alors de les considérer (et d’inviter les autres à les considérer) pour ce qu’elles sont, nous dit Louise Merzeau : des témoignages de notre vie en un temps et en un espace donné. Très rares sont ceux qui ont vraiment besoin d’effacer leurs traces pour avancer, se reconstruire, changer. Pourquoi en serait-il autrement en ligne ?

Nous laissons des empreintes, des indices de nous dans de multiples endroits, sur la toile. Mais nous ne sommes pas fragmentés, nous sommes « étoilés », dit joliment Louise Merzeau. Et cette étoile, c’est l’éclat notre vie.

Identité numérique : Louise Merzeau dans ITyPA 2.

Capture d’écran 2014-04-27 à 12.36.57

Le site de Louise Merzeau : http://merzeau.net/

Illustrations : photomontages de Louise Merzeau

haut : cc licensed ( BY NC ND ) flickr photo by Louise Merzeau: http://flickr.com/photos/louisemerzeau/4592703250/

bas : cc licensed ( BY NC ND ) flickr photo by Louise Merzeau: http://flickr.com/photos/louisemerzeau/3356674653/

 

A propos Christine Vaufrey

Directrice de MOOC et Cie : http://mooc-et-cie.com/. Je veille, surveille et expérimente toutes les formes d'apprentissage en ligne.
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2 commentaires pour Traces numériques, signes de présence

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