Prévoir l’avenir, ou voir ce que l’on croit

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Article publié dans Thot Cursus le 25 mars 2014.

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La prospective est une démarche qui vise à préparer l’avenir sur la base des données aujourd’hui disponibles et de la compréhension de comportements sociohistoriques. Il ne s’agit donc pas de prévoir l’avenir, ce qui relève de la futurologie, mais d’extrapoler à partir de ce que l’on sait, voit, constate.

« Je vois ce que je crois »

Mais que voyons-nous, exactement ? L’immense photographe américain Robert Adams dit avoir fait sienne la formule de son concitoyen Theodore Roethke : « je vois ce que je crois« . Témoin de la destruction des espaces naturels de l’Ouest américain et du Colorado en particulier, il s’interroge depuis un demi-siècle sur ce que la géographie d’un lieu nous oblige et nous autorise à croire de la vie que l’on peut y mener.

Voir ce que l’on croit, tout le monde connaît, à un certain niveau : il suffit de chercher quelqu’un dans une foule pour l’apercevoir en plusieurs endroits, sur la base d’une vague ressemblance. Voir ce que l’on croit, c’est se convaincre que ce que l’on veut voir existe, pour assurer la cohérence de l’interne et de l’externe. Mais voir ce que l’on croit, c’est aussi aller chercher sous les apparences, voir autre chose que ce que tout le monde voit, être sensible aux signaux faibles et aux détails pour finalement découvrir, au sens littéral du terme, un autre tableau.

La croyance relève du pari. La prospective, aussi. Car depuis la plus haute antiquité, on sait que l’imprévu surgit, toujours, et ruine les prévisions les plus solides. C’est ce que nous explique Edgar Morin dans une conférence datée de 2000, disponible sur le site de l’Université de Toulouse Le Mirail : La sociologie peut-elle prévoir ?

Prévoir, c’est voir avant. C’est croire avant de comprendre. Mais quand l’imprévu survient, il prend la croyance en défaut et emporte avec lui la raison. Certes, l’on peut souvent remonter le film à l’envers, poser un regard rétrospectif sur les événements, à la lumière de ce qui est survenu. La compréhension des phénomènes sociaux, historiques ou physiques, s’appuie d’ailleurs énormément sur ce regard rétrospectif. Comprendre pour mieux prévoir, c’est raccourcir le temps de la croyance et y substituer la raison avant son heure.

S’il s’agissait d’être seulement clairvoyant, de voir mieux ou de voir au-delà des apparences, les choses seraient finalement assez simples. Mais hélas, il n’y a pas un seul tableau de l’avenir à contempler, fût-il extrêmement bien caché. Nous sommes plutôt face à une faisceau de mondes possibles, chacun s’appuyant sur un socle solide de faits avérés et de connaissance des phénomènes passés. Et c’et bien sûr ici que la croyance, le pari, reviennent sur le devant de la scène, sous forme de scénarios plus ou moins favorables mais tous aussi vraisemblables.

Prospective en éducation : le socle

S’exercer à la prospective reviendrait donc à opérer des choix en fonction de ce que l’on croit, pour ne pas dire de ce que l’on désire voir survenir. Appliquée à l’éducation, cette acceptation du terme semble pertinente : les entreprises technologiques veulent croire en un futur éducatif rempli de terminaux connectés et d’avatars faisant fonction d’enseignants. Les formateurs, enseignants, pédagogues en tous genres, veulent croire en la pérennité de leur fonction, sans doute débarrassée de l’organisation industrielle dans laquelle se fossilise l’école aujourd’hui. Et les administrateurs des systèmes éducatifs rivalisent d’agilité prospective pour réfléchir à « l’école de 2025 », assurés d’être toujours là, avec ou sans terminaux connectés, avec ou sans apprenants.

Voici quelques années, Isabelle Quentin avait réalisé une analyse de documents de prospective en éducation, librement téléchargeable. Des 11 documents analysés, ressortaient quelques points de consensus :

– La nécessité de rénover les systèmes éducatifs, actuellement trop chers et peu performants.

– La nécessité d’élargir la marge de manoeuvre des familles et des apprenants adultes, pour qu’ils bénéficient d’un plus vaste choix de solutions de formation, en toute connaissance de cause.

– La montée en puissance très nette de la formation en ligne pour personnaliser les apprentissages, développer de nouvelles compétences, concrétiser la formation tout au long de la vie.

– La nécessité d’améliorer les systèmes de tests et d’attribution de diplômes, avec des épreuves plus fiables, reflétant mieux la diversité des apprenants et de leurs compétences et permettant d’adapter la progression des apprentissages. Le portfolio de preuves de compétences devrait prendre le pas sur l’attestation déclarative, dont la valeur est corrélée à la réputation de l’établissement qui la délivre et/ou à la standardisation des grades.

– L’urgente nécessité d’améliorer la protection des données personnelles des apprenants en ligne tout au long de la vie.

Trois ans après la réalisation de cette étude, les fondamentaux sont toujours là et quelques « imprévus » en ont même renforcé la pertinence. L’irruption des MOOCs confirme le rôle capital de la formation en ligne pour la formation tout au long de la vie. La popularité croissante des badges s’inscrit dans la volonté d’évaluer autrement, hors des institutions et sur la base de preuves, les compétences de chacun. La protection des données personnelles figure au premier rang des préoccupations des citoyens, surtout depuis l’affaire Snowden et les révélations sur les pratiques de la NSA.

Voici donc un socle prospectif qui semble solide, puisqu’il a survécu aux trois dernières années. Les tendances sont suffisamment larges pour qu’on y inscrive de nombreux phénomènes et aspirations au changement de périmètre plus réduit. À chacun de nous là où il se trouve de se positionner face à ces tendances lourdes, à les décliner en actions maîtrisables pour imaginer un avenir éducatif conforme à ce que nous croyons.

Références :

Adams, Robert : « The Place We Live ». Yale University Art Gallery http://media.artgallery.yale.edu/adams/

Adams, Robert : « L’endroit où nous vivons ». Musée du Jeu de Paume, Paris, 11 février – 18 mai 2014. http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=2007&lieu=1

Morin, Edgar : « La sociologie peut-elle prévoir ? Conférence filmée ». Université Toulouse II Le Mirail, Mars 2010. Disponible sur Canal U. http://www.canal-u.tv/video/universite_toulouse_ii_le_mirail/la_sociologie_peut_elle_prevoir_edgar_morin.6099

Quentin, Isabelle : Analyse de documents de prospective en éducation – PREA2K30 – Rapport interne STEF. 40 p. 2011. http://www.stef.ens-cachan.fr/docs/quentin_prea2k30_rapport_2011.pdf

photo : « The Wanderer’s Eye Photography » via photopin cc

A propos Christine Vaufrey

Directrice de MOOC et Cie : http://mooc-et-cie.com/. Je veille, surveille et expérimente toutes les formes d'apprentissage en ligne.
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