Innover avec le réseau

medium_2102790208Voici une cinquantaine d’années, la télévision avait fait entrer le monde dans notre salon; Internet a accru ce phénomène au delà de tout ce qui était imaginable.

Cette extension du domaine de l’information, pour paraphraser une expression bien connue, peut se transformer en extension du domaine de la créativité. Pour cela, il faut être capable de titrer profit des bonnes surprises, d’où qu’elles viennent.

J’ai suivi mon premier MOOC en 2011. Il s’agissait du CCK11, le cMOOC dédié au connectivité anime par S. Downes et G. Siemens. Pour moi, la bonne surprise associée à ce cours fut la communauté de participants créée par un l’un d’entre nous sur Facebook, jeune enseignant d’anglais dans une université du centre de la Turquie. Une communauté extrêmement dynamique qui m’a à la fois permis de faire des rencontres fécondes en réflexions et soutiens à l’expérimentation, et de tester en grandeur réelle la puissance des réseaux sociaux dans une perspective d’apprentissage. La participation à la communauté créée par Abdallah fut l’élément le plus décisif de mon parcours dans ce MOOC, celui qui m’a réellement permis d’apprendre quelque chose qui allait se révéler essentiel par la suite.

L’utilisation régulière d’Internet augmente les chance de tomber sur ce genre de bonne surprise décisive. Non que cette dernière soit impossible ailleurs, dans d’autres espaces; mais elle est moins probable. Ce qui incite fortement à ouvrir nos espaces d’apprentissage et de travail.

De la bonne surprise à l’action durable

Mais l’ouverture en elle-même ne suffit pas. L’effet réseau n’est pas magique et qui compte sur lui sans stratégie tombera vite sur deux écueils bien connus : l’entre soi d’une part ( on retrouve sur le réseau ceux qui nous ressemblent, pour conforter ses manières de faire et de penser en limitant, voire annulant, l’opportunité de bonne surprise), l’absence d’intérêts communs d’autre part. Je ne reviens pas sur l’entre soi dont j’ai déjà parlé ailleurs. L’absence d’intérêts communs en revanche me semble moins souvent souligné. Il ne suffit en effet pas de se mettre côte à côte pour qu’une opportunité de collaboration apparaisse. La promesse de travail en commun, d’augmentation d’activité par groupement de compétences, d’élargissement du champ d’action… Qui sous-tend la plupart des mises en réseau professionnelle, est rarement tenue. Peu de bonnes surprises apparaissent sur le simple fait de « vouloir travailler ensemble ». Cette volonté doit être considérée comme une conséquence de la progression et de l’activité préalable des parties qui finalement, s’engagent dans une action commune dans la durée.

Il faut généralement creuser assez profond avant de trouver la base d’action commune. Pour cela, il faut avoir du temps et des opportunités de rencontre. D’où l’intérêt de la communauté d’apprenants évoquée au début de ce texte : c’est au fil du temps que s’est révélée son intérêt, et parce que s’y déroulaient de multiples interactions qui la nourrissaient. Et finalement, c’est le chemin réalisé à travers de cette communauté qui lui a donné sa valeur. Comme le dit Louise Merzeau, la construction d’une présence numérique demande du temps, du temps habité, du temps actif dont on ne peut faire l’économie. La valeur de l’inattendu ne se révèle qu’a posteriori, une fois qu’on a transformé le potentiel en réalité personnelle.

Des espaces pour accueillir l’incertain

Les réseaux numériques sont donc porteurs d’incertitude qui abrite parfois de bonnes surprises. Que faire de ces opportunités ? Comment les transformer en activités, en productions ? Si les individus trouvent des réponses à cette question par leur capacité de décision et de choix, les organisations peinent souvent à transformer l’essai. Leurs procédures, leurs routines, leurs hiérarchies, restreignent dans un cercle étroit, toujours trop étroit, les possibilités de collaboration. Nombre d’organisations ont décidé a priori ce qu’est un partenaire, un mode valide de travail, une menace, une opportunité. Quand l’une de ces éléments apparaît sous une une forme nouvelle, elles ne le reconnaissent pas ou ne peuvent l’intégrer.

En France, il est par exemple quasiment impossible à un individu ou à une association de collaborer durablement avec une grande entreprise sans s’y faire absorber. Les procédures d’achat et de rétribution de prestations intellectuelles, les contraintes de sécurité, ne sont pas adaptées à une collaboration souple sur projet. Ce n’est pourtant pas une fatalité : lorsque la compétence avec laquelle s’associer est rare, les organisations trouvent des solutions moyennes, pas totalement satisfaisantes mais qui permettent d’avancer.

Certaines entreprises ont pris conscience de la nécessité d’adapter leurs modes de fonctionnement à l’environnement reconfiguré par les réseaux. Dans une chronique sur l’open innovation, Francis Pisani rappelle qu' »il y a toujours plus d’intelligence à l’extérieur qu’à l’intérieur d’une structure, quelle qu’elle soit« . Il cite l’exemple de Samsung qui a aménagé un espace de rencontre entre ses équipes et des personnes externes porteuses d’idées nouvelles, qui peuvent y faire un bout de chemin ensemble et expérimenter la collaboration.

De tels espaces, associés à des contrats et des procédures plus souples et surtout plus rapides que d’ordinaire, vont devenir indispensables. Les gardiens des forteresses vont devoir s’habituer à regarder ailleurs et à nouer des liens rapidement avec toutes sortes de partenaires, y compris les plus minuscules d’entre eux en termes de chiffre d’affaire ou d’agressivité marketing, pour tirer leur épingle du jeu dans un monde incertain, imprévisible et riche de bonnes surprises pur qui saura les saisir.

Impossible aujourd’hui de savoir d’où viendra la bonne surprise. Se restreindre à quelques espaces réputés sûrs et fiables facilite la planification des activités mais revient à se priver d’un gigantesque potentiel de collaboration creative.

Ce changement d’attitude, imposé par un environnement extrêmement dynamique dans lequel les points de repère stables ont disparu, peut avoir des conséquences considérables, en termes d’organisation du travail, d’investissements, de leadership. Il n’est pas souhaitable de tout changer à la fois. Mais une chose est sûre : aucune organisation ne se développe sans une profonde adéquation avec son environnement. Étanche à son environnement, ou trop lente à s’y adapter, elle survivra quelques années de plus, avant de disparaître, balayée par le mouvement du monde…

À lire également :

Guillaud, Hubert. « Eric von Hippel : il y a 2 à 3 fois plus d’innovations de la part des consommateurs qu’il n’y en a dans l’industrie. » InternetActu.net. 23 septembre 2010. http://www.internetactu.net/2010/09/23/eric-von-hippel-il-y-a-2-a-3-fois-plus-dinnovations-de-la-part-des-consommateurs-quil-ny-en-a-dans-lindustrie/.

photo : woodleywonderworks via photopin cc

A propos Christine Vaufrey

Directrice de MOOC et Cie : http://mooc-et-cie.com/. Je veille, surveille et expérimente toutes les formes d'apprentissage en ligne.
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Un commentaire pour Innover avec le réseau

  1. Ping : Mosaïque, 2 : Et si on arrêtait de se prendre pour le centre du monde ? | Jamais sans mon laptop

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