Quand le matériel ne tient pas ses promesses

ImageSouvenez-vous : en 2011 au Québec, sous le gouvernement Charest, il avait été décidé que toutes les écoles de la province devaient être équipées d’un tableau blanc interactif (TBI). « Plus de 40 000 tableaux numériques devaient être achetés en cinq ans pour remplacer les tableaux noirs. La facture est estimée à 240 millions de dollars« , nous rappelle Tommy Chouinard dans La Presse. Mais en 2013, sous le gouvernement Marois, un coup d’arrêt est donné à ce vaste programme. En cause, les conditions pour le moins contestables dans lesquelles avait été passé le marché avec une entreprise unique, dont le lobbyiste était un ancien membre du cabinet Charest.

Toujours la même chanson : problèmes techniques, usages inadaptés

La ministre de l’éducation de la province demande alors à Thierry Karsenti, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication (TIC) en éducation, de faire le bilan du programme. Et le verdict tombe, parfaitement résumé dans le titre d’un article publié par Le Devoir : Bilan noir pour le tableau blanc dans les écoles.

Karsenti a bien fait son travail : il a interrogé plus de 800 enseignants et 10 000 élèves sur le bénéfice et les inconvénients de cet équipement. Manifestement, les inconvénients l’emportent sur les avantages : nombreux problèmes techniques, écrans trop petits, et usages pédagogiques inappropriés. Les enseignants dans leur majorité utilisent le TBI comme un écran de télévision et ne permettent pas aux élèves de le manipuler, alors que ces derniers adorent ça. Le cours magistral a la vie dure.

En septembre 2012, Charles Brisson le disait déjà dans un article de Thot Cursus : « le choix final d’adopter une technologie en milieu scolaire demeure l’apanage du milieu politique. Au Québec, pareille décision est prise par le ministère de l’éducation, du loisir et du sport. Ce qui, en plus des potentielles influences extérieures intéressées et autres discutables « retours d’ascenseur », peut rapidement déborder les compétences précises des autorités du ministère« .

Le cas du Québec n’est pas isolé : partout, de vastes plans d’équipement des établissements d’enseignement sont engagés par les instances politiques nationales ou territoriales, à charge pour les enseignants et les services de maintenance des établissements de s’en accomoder. À chaque fois, on (re)découvre que l’outil n’est rien sans une profonde réflexion et une large acculturation à ses usages.

Milieu scolaire : la poule aux oeufs d’or pour certaines entreprises

Ce constat général est alimenté ces jours-ci par une autre expérience cuisante : celle que connaît actuellement le district scolaire unifié de Los Angeles (Los Angeles Unified School District), qui a prévu d’équiper tous les élèves du K-12 (ie du jardin d’enfants à la dernière année de secondaire) et leurs enseignants avec des iPads. Soit environ 600 000 tablettes, bridées et équipées de programmes réalisés par Pearson, le géant de l’édition scolaire qui a passé un accord avec Apple. Le prix de revient d’un iPad équipé étant d’abord estimé à 678 dollars, mais réévalué récemment à 770 dollars, lit-on dans le Los Angeles Times. Ce qui provoque une augmentation conséquente du budget dédié à cette opération. Au total, l’opération coûtera en effet aux alentours d’un milliard de dollars, car il faut évidemment équiper toutes les classes d’accès wi-fi, former les utilisateurs et même acheter des claviers externes, indispensables aux élèves pour réaliser les tests standardisés qui réclament beaucoup d’écrit…

Le prix final de l’équipement n’est pas le seul élément perturbant le plan initial. Pêle-mêle, les autorités scolaires du district de Los Angeles ont constaté que 300 élèves du secondaire (parmi les élèves des 40 établissements qui ont été équipés lors de la première vague de déploiement du projet) s’étaient empressés de débrider leur machine. Qu’un peu moins de 100 tablettes avaient disparu. Que les parents des élèves se posaient bien des questions sur leur responsabilité quant aux machines, dans la mesure où les enfants les raportent chez eux, même s’ils n’ont en principe pas le droit de le faire.

Des contenus médiocres, pensés hors des établissements

Encore plus préoccupant : les contenus de cours mis à disposition par Pearson ne tiennent pas leurs promesses. Les enseignants ont constaté que bien des leçons et des exercices manquaient à l’appel, et que l’ensemble était de piètre qualité : « Un enseignant médiocre, avec peu de formation et un manuel tout neuf ferait mieux que ce que j’ai vu« , dit ainsi un ancien prof dont les paroles sont raportées dans un autre article du Los Angeles Times. En conséquence, ils continuent d’utiliser des manuels papier, alors que les tablettes équipées devaient précisément permettre de faire des économies substantielles sur ce poste de dépense. Enfin, cerise sur le gâteau des problèmes, il faut composer avec le fait qu’un modèle d’iPad est obsolète au bout de trois années seulement, et que déjà, certaines fonctionnalités des applications Pearson ne sont pas accessibles sur le modèle d’appareil choisi…

Les autorités scolaires du district de Los Angeles ont néanmoins décidé de poursuivre le programme d’équipement qui, selon elles, facilitera l’acquisition du socle commun de connaissances et compétences du XXIe siècle. Elles tentent actuellement d’obtenir des rabais de la part d’Apple, et font pression sur Pearson pour qu’il améliore les contenus.

Intégrer l’expérience utilisateur tout au long du programme

Accidents de parcours bien naturels dans d’aussi vastes entreprises, ou indices de l’existence de marchés qui n’ont pas été passés dans les règles ? Les sommes en jeu d’une part, les implications dans le monde scolaire de l’irruption massive de ces équipements d’autre part, incitent à des approches plus prudentes et transparentes. Elles incitent également à un renversement de la chaîne de décision : partir de la base, des usages réels et souhaités des enseignants et des élèves, avec un mouvement itératif d’adaptation des produits et un élargissement progressif de leur déploiement. On peut aussi envisager de mener plusieurs expérimentations en même temps, avec des produits et des dispositifs d’accompagnement variés. Toute la difficulté sera alors d’imaginer les mécanismes permettant de passer de l’expérimentation à la généralisation, ce que bien peu sont parvenus à faire.

Les énormes difficultés que rencontrent les acteurs de la numérisation de l’enseignement ne doivent pourtant pas inciter à l’immobilisme. Chaque expérience est une leçon dont on peut tirer des enseignements. Et face à la disqualification manifeste de la décision politique globale et autoritaire, on se penchera avec une attention accrue sur les expérimentations menées « de bas en haut », qui s’appuient sur l’expérience utilisateur et le design de service.

Références : 

Chouinard, Tommy. « Tableaux blancs interactifs: Québec suspend le programme | Politique québécoise. » La Presse. Last modified 19 novembre 2012. http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201211/18/01-4595166-tableaux-blancs-interactifs-quebec-suspend-le-programme.php.

Gervais, Lisa-Marie. « Bilan noir pour le tableau blanc dans les écoles. » Le Devoir. 22 août 2013. http://www.ledevoir.com/societe/education/385701/bilan-noir-pour-le-tableau-blanc-dans-les-ecoles.

Brisson, Charles. « Politique, numérique et éducation : qui décide pour les autres ? » Thot Cursus. 18 septembre 2012. http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/18662/politique-numerique-education-qui-decide-pour/.

Lopez, Steve. « New problems surface in L.A. Unified’s iPad program. » Los Angeles Times. 28 septembre 2013. http://articles.latimes.com/2013/sep/28/local/la-me-0929-lopez-ipad-20130929.

Blume, Howard. « More questions on L.A. Unified’s iPad program, but few answers. » Los Angeles Times. 23 octobre 2013. http://www.latimes.com/local/la-me-1023-lausd-ipads-20131023,0,3182287.story#axzz2kuPWpKMI.

Bramlett, Matthew. « LAUSD Puts The Brakes On iPad Program After Students Hack Them. » LAist. 10 novembre 2013. http://laist.com/2013/11/10/lausd_puts_the_brakes_on_ipad_progr.php.

Vaufrey, Christine. « Tablettes à l’école : ce que nous apprend l’expérience des utilisateurs. » Thot Cursus. 4 novembre 2013. http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/20927/tablettes-ecole-que-nous-apprend-experience/.

Publication originale : Thot Cursus, 29-11-2013 : http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/21011

photo : Brianfit via photopin cc

A propos Christine Vaufrey

Directrice de MOOC et Cie : http://mooc-et-cie.com/. Je veille, surveille et expérimente toutes les formes d'apprentissage en ligne.
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