Pourquoi y a t-il si peu de MOOCs pour apprendre les langues ?

Bientôt des MOOCs pour apprendre les langues ?Alors que les offres de MOOCs se structurent et se diversifient, un domaine d’apprentissage reste remarquablement absent des catalogues proposés par les groupements et établissements : celui des langues vivantes.

Ceci est d’autant plus étonnant que l’apprentissage d’une langue étrangère, et de l’anglais en particulier pour ce qui est de la France et de l’Afrique francophone, reste au sommet des demandes de formation émises par les travailleurs.

De plus, l’apprentissage linguistique est l’un des secteurs les plus dynamiques en matière d’utilisation des TIC, en présence et à distance : l’offre logicielle est considérable, les ressources en ligne pullulent, les plateformes d’apprentissage multilangues se sont fait une place remarquée sur la toile. Il n’y a donc pas « incompatibilité génétique » entre l’apprentissage linguistique et le e-learning, bien au contraire.

Pourtant, l’offre de MOOC de langues est ridiculement faible. Nous n’avons repéré que 3 cours, + 1 :

http://glencochrane.wix.com/english-eco : cMOOC d’anglais, aucune information sur le nombre de particpants, le contenu des cours, etc.

http://www.mooc-list.com/course/improving-your-spanish-pronunciation-canvasnet : xMOOC destiné à améliorer sa prononciation en espagnol, pour anglophones. Distribué sur Canvas, terminé.

http://spanishmooc.com/ : initialement un xMOOC d’initiation à l’espagnol, 3 parcours sont maintenant disponibles.

http://www.ot12.org/ : un cMOOC de traduction, proposé par l’Open University, Royaume-Uni, en 2012. MOOC expérimental.

Voyons donc ce qui pourrait expliquer cette singulière absence de MOOCs pour l’apprentissage des langues, tant sur les plateformes américaines que sur la plateforme en espagnol MiriadaX.

Le MOOC est-il fait pour l’apprentissage linguistique ?

– Le format « MOOC » n’est pas adapté à l’apprentissage d’une langueFaux, dans la mesure où le MOOC a le visage que l’on veut bien lui donner. Un MOOC académique (xMOOC) composé d’une majorité de cours magistraux et de quiz n’est certainement pas adapté à l’apprentissage linguistique; mais un MOOC connectiviste (cMOOC) constitue ue modalité d’apprentissage beaucoup plus stimulante à ce niveau, dans la mesure où l’apprentissage se crée via les interactions entre les apprenants, interactions qui sont également cruciales dans l’apprentissage linguistique. En témoigne le succès des plateformes sociales d’apprentissage linguistique : LiveMochaBusuu, etc.

– Un MOOC ne dure pas assez longtemps pour permettre un apprentissage linguistique significatifFaux, dans la mesure où aucun MOOC ne prétend faire de vous un expert dans un quelconque domaine. La plupart des MOOCs sont des initiations, des introductions. On pourrait tout à fait imaginer un MOOC d’initiation à une langue, ou au contraire un MOOC de spécialité : anglais de l’informatique, allemand du tourisme, français de la gastronomie ou du vin… Nombre de parcours d’apprentissage linguistique hybrides ou tout à distance (et non massifs, ouverts aux seuls inscrits dans l’organisme de formation) exploitent ces créneaux, sur des durées similaires à celles des MOOCs : une centaine d’heures d’apprentissage, sur une dizaine ou une douzaine de semaines, soit un semestre universitaire.

– Les plateformes de MOOCs ne sont pas adaptées à l’apprentissage linguistiqueVrai et faux : elles ne le sont peut-être pas actuellement, mais cela peut changer. Les fonctionnalités de plateformes comme Coursera ou EdX évoluent rapidement, à la demande des enseignants qui souhaitent y dispenser des MOOCs. De plus, les outils utiles à l’apprentissage linguistique (enregistreurs audio, exerciseurs, etc.) sont en accès libre sur le web. Il est tout à fait envisageable de s’en emparer, comme le font d’ailleurs nombre d’organisateurs de cMOOCs.

Les grandes universités boudent-elles l’apprentissage linguistique ?

– L’apprentissage linguistique n’est pas un domaine d’excellence chez les fournisseurs de MOOCsVrai : Les universités qui ont créé l’engouement autour des MOOCs tirent leur prestige de domaines tels que les sciences, les technologies, voire les humanités (droit, philosophie…), mais certainement pas de l’apprentissage linguistique. Un enseignant d’anglais langue étrangère à l’université de Stanford le constatait à la fin de l’année 2012 avec un dépit réel : nombre de ses collègues estiment qu’un bon logiciel de langue vaut mieux qu’un enseignant, et que les enseignants de langues vivantes ne méritent certainement pas de devenir des rock stars comme les profs de physique ou de droit pénal qui remplissent d’immenses amphis et attirent des dizaines de milliers de particpants sur les MOOCs. Les profs de langues risquent, toujours selon les arrogants collègues de notre malheureux enseignant, de disparaître très prochainement. Cette vision des choses semble hélas partagée par les apprenants eux-mêmes, notre enseignant remarquant que des personnes se présentent régulièrement au laboratoire de langues de l’université, s’attendant à apprendre en quelques mois la langue du pays dans lequel ils prévoient de se rendre : « Ces personnes au demeurant intelligentes sont choquées d’entendre que Stanford ne dispose pas d’un outil informatique magique qui leur donnerait subitement le don des langues« .

– Plus globalement, l’apprentissage linguistique ne contribue pas au prestige des établissements d’enseignement supérieurVrai. N’oublions pas que les MOOCs servent aussi, et sans doute avant tout, un propos promotionnel : ce sont les vitrines des domaines d’excellence des établissements d’enseignement supérieur. Or, ceux qui, parmi ces derniers, se sont fait une spécialité de l’apprentissage linguistique (l’université d’Austin au Texas par exemple, pour rester sur le territoire américain) ne se sont pas encore engagés dans la distribution de MOOCs. Par ailleurs, les champions de l’apprentissage linguistique ne se trouvent pas dans les universités, mais dans des institutions publiques ou privées ultra-spécialisées : citons par exemple l’Alliance française, le CAVILAM, l’Institut français pour ce qui est des établissements français d’apprentissage du français, le British Council pour l’anglais, l’institut Cervantes pour l’espagnol, le Goethe Institut pour l’allemand… Ces établissements ne se sont pas engagés sur le marché des MOOCs, à une exception près : le British Council qui a rejoint la plateforme britannique Future Learn, et va donc très certainement rendre le présent article obsolète à la rentrée académique 2013 en distribuant les premiers MOOCs d’apprentissage de l’anglais.

Le marché des langues est-il une chasse gardée ?

– Les organismes d’enseignement des langues n’ont pas intérêt à brader leur offre de formation dans des MOOCsVrai et faux. Ceux qui gagnent de l’argent avec l’apprentissage linguistique en présence et à distance peuvent hésiter à distribuer des cours gratuitement, fût-ce des cours d’initiation. Ceci, parce qu’ils peuvent craindre d’avoir moins d’apprenants payants sur leurs programmes classiques. C’est la même crainte qui fait hésiter nombre d’universités à se lancer dans les MOOCs, quelle que soit la discipline. Mais face à cette crainte, deux motivations en pousse un certain nombre à sauter le pas et à proposer leurs propres MOOCs : la crainte d’être complètement dépassé lorsque ce mode de distribution de cours se généralisera, et de disparaître du paysage de la formation supérieure; la valeur du MOOC comme produit d’appel, susceptible d’attirer dans les cours payants des étudiants brillants, ayant fait la preuve de leur valeur dans ces cours en ligne. On peut supposer que dès que quelques établissements spécialisés dans l’enseignement des langues proposeront des MOOCs, les autres suivront, pour les mêmes raisons…

– Le marché de l’anglais est saturé, et pour les autres langues il n’y a pas de demande suffisanteFaux : si le marché de l’anglais est effectivement très encombré, si les marchés du français et de l’espagnol sont également très disputés, certaines langues ne disposent pas d’offres à la mesure des enjeux que recouvre leur maîtrise : où sont les bons cours en ligne, à un prix accessible, pour apprendre le mandarin, l’arabe, le japonais ? Dans notre économie mondialisée, l’anglais est devenu de fait une lingua franca mais ne permet en aucun cas d’établir une relation aussi durable et approfondie que la langue de son interlocuteur. À coup sûr, un MOOC d’initiation au japonais ou à l’arabe rencontrerait un immense succès, et permettrait de faire émerger des intérêts pour un apprentissage plus systématique. Encore plus évident : un MOOC de préparation à une certification de type DELF ou TOEIC accueillerait des dizaines de milliers de participants.

Nous n’avons donc pas réussi à identifier LA raison ultime qui expliquerait l’absence de MOOCs en langues étrangères. Dans la très modeste offre actuelle, seul le spanish mooc semble avoir réussi l’essai : l’offre initiale gratuite s’est transformée en trois parcours d’apprentissage, dont deux sont payants, à un tarif abordable (99 dollars les 12 semaines de cours). Mais il faut probablement aussi prendre son mal en patience : dans le domaine des MOOCs, l’innovation est quasi-quotidienne. Et sans doute la prochaine rentrée apportera t-elle son lot de cours de langues. Espérons que l’apprentissage du français y figure.

RÉFÉRENCES :

Cet article est à placer dans la continuité d’une intervention réalisée pour l’Agence de promotion du FLE le 8 mars dernier à Paris.

Support : Vaufrey, Christine. « LMOOCs : bientôt une réalité ? » prezi.com. 8 mars 2013. http://prezi.com/yvnxgbw3mbre/lmoocs-bientot-une-realite/.

Enregistrement de l’intervention : Vaufrey, Christine. « MOOC : comment fonctionne un MOOC connectiviste ? » Agence de promotion du FLE. 2 avril 2013. http://www.fle.fr/fr/pages-pro/article/post/200/MOOC-comment-fonctionne-un-MOOC-connectiviste.

À lire également :

Romeo, Ken. « Language Learning MOOCs? » Hive Talkin’. 13 novembre 2012. https://www.stanford.edu/group/ats/cgi-bin/hivetalkin/?p=3011. 

photo : magdalar via photopin cc

Première publication : Thot Cursus, 28 mai 2013 http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/20235/pourquoi-peu-moocs-pour-apprendre-les/

A propos Christine Vaufrey

Directrice de MOOC et Cie : http://mooc-et-cie.com/. Je veille, surveille et expérimente toutes les formes d'apprentissage en ligne.
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