Pour apprendre, le flux des histoires plutôt que le flux des documents

storytelling

Le crieur, à Lyon, captive son public chaque dimanche sur la place de la Croix Rousse.

Nous croulons sous les documents électroniques. Jour après jour, nous produisons des mémos, des rapports, des notes de synthèse, des comptes-rendus de réunion. Le pire dans cette histoire, c’est que ces documents sont fort peu lus, comme s’il était plus important de laisser une trace que de s’assurer de la transmission des informations.

Nos outils et produits de communication auraient-ils remplacé la communication elle-même ? C’est ce que pense Roger C. Schank, qui publie dans eLearn Magazine, revue en ligne publiée à New York consacrée au développement de la formation à distance, un article intitulé Learning Through Storytelling, Not Documents : Knowledge Management Meets AI.

Selon Shank, il est bon de revenir aux fondements des préoccupations humaines pour remettre en perspective la finalité de la communication et de l’apprentissage. Depuis toujours dit-il, les gens doivent communiquer et apprennent les uns des autres, avec ou sans Internet. Et ils le font principalement en se racontant des histoires.

Le storytelling ! Voilà le mot lancé. En Europe, la version anglo-saxonne de l’art de raconter des histoires a mauvaise presse; cette technique est soupçonnée d’être utilisée, par les hommes politiques en particulier, pour travestir la réalité et endormir le bon peuple sous de rassurantes fictions.

Pourtant, Roger C. Schank a raison de pointer le fait que dans les documents formatés qui circulent dans les entreprises et les administrations, tous les éléments qui font que l’on se souvient spontanément d’une histoire ont disparu : « Désormais 20 histoires peuvent être cachées dans un seul document et tout les détails drôles et mémorisables que ces dernières comportaient peuvent être encodés sous une forme qui n’a rien de mémorisable ni de détectable ».

Schank a réalisé l’expérience suivante : il a couché sur le papier les 100 histoires qu’il aime à raconter en tant que leçons de l’expérience apprise au fil du temps, en se limitant à deux pages par histoire. Puis il a lu certaines de ces histoires à un public à qui il a demandé son opinion sur la méthode. Il a immédiatement constaté qu’il lui fallait deux à trois fois plus de temps pour lire ces histoires que pour les raconter au fil de la conversation. Il en déduit que « les règles de la rédaction et le style professionnel rendent les histoires moins mémorisables, moins intéressantes, et trop longues ».

Evidemment, Schank n’est pas romancier et ne sait pas tenir un public en haleine avec une histoire écrite. Comme la plupart d’entre nous. Il s’est donc focalisé sur la transmission orale et a profité d’un contrat avec une grosse entreprise (Schank est patron d’une société qui promeut le storytelling comme mode de transmission des savoirs et de gestion des connaissances) pour engager une expérience de grande ampleur, basée sur la vidéo : il a enregistré en vidéo 1000 histoires liées aux tâches de l’entreprise en question, qui lui ont été rapportées par les employés reconnus comme les meilleurs. Il a ensuite indexé ces vidéos et les a organisées dans une banque de savoirs, accessible à tous les employés. Un moteur de recherche permet à ces derniers d’accéder aux vidéos les plus pertinentes vis-à-vis de leur problème du moment.

L’expérience est encore trop récente pour que Schank nous en livre les résultats. Mais on imagine sans peine que si ça marche, on pourra utiliser cette méthode originale de partage des connaissances dans un dispositif de transmission intergénérationnelle des savoirs, que nous évoquions récemment.

L’art de raconter des histoires en éducation

Et nous pouvons aussi tirer quelques enseignements de cette expérience originale pour le monde de l’éducation. Les Américains ont en effet développé des méthodes complètes d’enseignement basées sur l’usage du storytelling et plus précisément du storytelling numérique. L’Université de Houston et l’Université de Berkeley font ici figures de chefs de file, en termes d’ingénierie pédagogique. L’Université de Houston dispose d’ailleurs d’un site complet consacré aux usages éducatifs du storytellingnumérique. On y trouve de nombreux exemples de réalisations (voir par exemple ici des récits dans le domaine « Arts ») également disponibles au téléchargement gratuit sur iTunes U. Le site est également très fourni en conseils et guides méthodologiques. Quant à l’Université de Berkeley, elle abrite le Centre de Storytelling numérique (center for Digital Storytelling) qui a mis au point les « 7 éléments du storytelling » qui font désormais autorité outre-atlantique.

En regardant les exemples proposés par l’Université de Houston, on ne peut s’empêcher de constater qu’il s’agit sans doute ici de la version moderne du traditionnel exposé d’élève. Mais un exposé dans lequel l’auteur aurait le droit de mettre beaucoup de lui-même, de faire preuve de créativité bien plus que de se borner à recopier des fragments d’une célèbre encyclopédie gratuite.

Mais d’ailleurs, qui songerait à contester la force des histoires pour transmettre ou co-construire les connaissances ? De l’ancien résistant invité en cours d’histoire au romancier expliquant aux élèves comment il invente ses intrigues, du biologiste qui transforme la recherche fondamentale en roman policier palpitant aux romans multimédias écrits par les élèves eux-mêmes, les exemples de l’utilisation de la force des contes et de la puissance du recours à la métaphore comme chemin détourné d’accès aux savoirs ne se comptent plus.

Il revient à Roger C. Schank d’avoir systématisé le recours aux histoires personnelles pour en faire le vecteur principal du partage des connaissances dans une organisation. En attendant de connaître les résultats de son expérience, ne nous privons pas d’enchanter nos cours avec des fables intelligentes qui transforment la matière même la plus aride en expérience personnelle.

Learning Through Storytelling, Not Documents. Roger C. Schank, eLearn Magazine, 5 octobre 2010.

The Educational Uses of Digital Storytelling, Université de Houston, Texas.

Center for Digital Storytelling. Université de Berkeley, Californie.

Photo : christing-O-, Flickr, licence CC.

A propos Christine Vaufrey

Directrice de MOOC et Cie : http://mooc-et-cie.com/. Je veille, surveille et expérimente toutes les formes d'apprentissage en ligne.
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